"Je veux casser l'esprit de défaite." Interview au journal le Monde

A la veille du deuxième, dimanche 15 janvier, Manuel Valls détaille dans Le Monde ses « désaccords » avec Emmanuel Macron, et la « refondation » qu’il espère pour l’Europe, et s’inquiète de la future présidence Trump et de « l’influence » russe.

 
Après le premier débat de la primaire, sentez-vous que la campagne démarre vraiment ?
 
J’ai confiance dans la mobilisation, dans la volonté des Français de prendre en main leur destin. Ils ne veulent pas se laisser imposer un choix. Les Français forment un peuple très politique. Ils considèrent que la présidentielle est le moment clé qui engage le destin du pays. Rien n’est écrit.
 
Les divergences entre candidats ne sont-elles pas trop grandes pour vous rassembler ?
 
Il y a bien sûr des divergences sur ce que nous avons engagé ensemble depuis 2012. Mais il y a heureusement des points de convergence, sur la nécessité de défendre le système de protection sociale et de santé, ou sur la lutte contre le terrorisme. Pour réussir la primaire, il y a au moins trois conditions : une belle participation, des débats de qualité, et un choix clair. Les Français doivent désigner celui qui a les capacités d’incarner la fonction présidentielle, et de gagner.
 
Etes-vous le candidat du bilan du quinquennat ?
 
C’est logique dans une démocratie de répondre de l’action engagée. Il faut tirer les leçons des réussites comme des échecs. Mais, dans le débat de jeudi, j’étais été le seul à assumer ce que nous avons fait, mieux, à revendiquer une fierté d’avoir été aux responsabilités. François Hollande a donné la chance à une génération d’exercer le pouvoir et c’est comme si cet exercice avait brûlé les mains, les esprits et les cœurs de certains.
 
C’est souvent le problème de la gauche française : elle gouverne dans des moments difficiles, puis engage elle-même des procès en trahison. Ce n’est pas nouveau, il y a toujours eu cette idée du long remord du pouvoir. C’est tellement plus confortable de proclamer dans l’opposition. Gouverner, c’est difficile. Et moi j’ai assumé les responsabilités. Je suis convaincu que la France a toujours besoin de la gauche et je veux l’incarner.
 
Votre passage à Matignon vous donne-t- il plus de légitimité que les autres candidats ?
 
La confrontation aux épreuves, l’expérience de l’autorité de l’Etat… Tout cela vous prépare. Mais ça ne suffit pas. Il faut être capable d’aider chaque Français à reprendre en main son destin. Si les citoyens de gauche et les progressistes pensent, contre l’avis des commentateurs et de certains responsables politiques, qu’on peut gagner, alors tout est possible. S’ils ne veulent pas subir le choix entre l’extrême droite et la droite dure et conservatrice, les choses peuvent changer. Je veux casser l’esprit de défaite. Et créer l’espoir.
 
Dans cette campagne, Benoît Hamon s’est distingué avec le revenu universel, Arnaud Montebourg avec le « made in France ». On ne voit pas bien quel est le marqueur Valls…
 
Je ne crois pas qu’une élection présidentielle se joue sur une mesure. J’ai des propositions fortes, comme la défiscalisation des heures supplémentaires – car je suis d’abord pour une société du travail – le revenu décent, la hausse de 10 % des petites retraites, un droit à la formation toute la vie, à la création d’entreprise avec un prêt à taux zéro, le service civique pour les jeunes femmes et hommes.
 
Face au terrorisme islamiste, je veux continuer à réarmer l’Etat, avec 1 000 policiers et gendarmes supplémentaires par an, 1 000 magistrats supplémentaires en cinq ans, et l’augmentation de notre budget de défense à 2 % du PIB. Ma marque, c’est l’alliance entre la République forte et la France juste.
 
Personne n’est pour une République faible et une France injuste…
 
Dire cela, c’est ne rien comprendre à l’enjeu du moment. Le projet de Marine Le Pen, c’est la division, et la mise en cause de la République. Le projet de François Fillon, par sa purge libérale, rendrait la France injuste.
 
L’Europe est-elle le sujet qui vous divise le plus entre candidats ?
 
Je veux refonder l’Europe, la simplifier, la recentrer sur ses objectifs stratégiques : valeurs, sécurité collective, investissement d’avenir dans le numérique, la transition écologique, la recherche. Il faut aller plus loin sur le plan Juncker, en le portant à 1 000 milliards d’euros. L’Europe en a la capacité. Je propose une initiative franco-allemande pour une conférence de refondation de l’Union qui réponde à la crise du projet européen. Il faut une pause dans l’élargissement et tenir ce langage de vérité : la Turquie ne peut pas intégrer l’Union européenne, tout comme l’Ukraine.
 
Vous défendez la souveraineté des nations au sein de l’UE, n’est-ce pas contraire à la construction européenne ?
 
Je suis profondément européen et mon projet, c’est la poursuite du redressement de la France et la renaissance de l’Europe. L’Europe est une fédération d’Etats-nations, selon la belle formule de Jacques Delors. Dans le monde d’aujourd’hui, avec le retour des grandes nations, l’Europe doit retrouver de la souveraineté, avec la clarification et la protection de ses frontières, et en sortant d’une forme de naïveté face à la concurrence mondiale. Je veux que tous les produits qui entrent sur le marché intérieur et qui ne respectent pas nos normes environnementales et sociales soient très lourdement taxés. Je veux également un strict contrôle des investissements étrangers sur le territoire de l’Union européenne dans les domaines stratégiques : défense, énergie, transports, agriculture, culture.
 
Votre projet promet beaucoup d’investissements. Le temps des efforts est-il terminé ?
 
Le sérieux budgétaire est essentiel pour préserver notre souveraineté. Nous serons à moins de 3 % de déficit public en 2017. Mais le grand débat de l’élection présidentielle avec la droite portera sur le rôle de l’Etat, les services publics, notre modèle social. J’assume l’idée d’un Etat fort pour protéger nos concitoyens et préparer l’avenir. Nous devons accroître les investissements publics et privés, pour faire que la France soit à la pointe sur les start-up, la « French tech », la recherche, l’université. Je propose d’ailleurs que pour celle-ci nous investissions au moins un milliard d’euros par an.
 
Comment accéder au second tour de la présidentielle s’il y a, au premier, trois candidats forts à gauche : celui issu de la primaire, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon ?
 
Selon tous les pronostics, la gauche serait éliminée du second tour. Mais je suis convaincu que c’est la primaire qui donne de la force. Ma désignation serait, après la victoire de François Fillon à la primaire, après la décision de François Hollande, le troisième élément d’une nouvelle donne. Je bénéficierai d’un élan. Chacun devra alors prendre ses responsabilités par rapport au risque de division et d’élimination de la gauche. La politique, ce n’est pas une addition, c’est une dynamique !
 
Si vous êtes désigné à la primaire, comptez-vous discuter avec MM. Mélenchon et Macron ?
 
Quelle est ma spécificité ? C’est d’être au cœur des progressistes, d’Emmanuel Macron à Benoît Hamon et Arnaud Montebourg. Il faut toujours discuter, mais l’élection présidentielle, ce n’est pas une négociation. Ce ne sont pas des petits arrangements. C’est un dialogue avec les Français.
 
Quelles sont vos différences avec M. Macron ?
 
Emmanuel Macron a inspiré le projet économique du président de la République. Nous avons gouverné ensemble. J’ai deux désaccords principaux avec lui. Le premier : je pense que le libéralisme économique n’est pas la réponse à la situation de la France. Pour moi, le rôle de l’Etat et des services publics sont essentiels, tout comme celui des partenaires sociaux – je pense notamment à la gestion de l’assurance-chômage. Ensuite, je ne crois pas que la France soit une juxtaposition de communautés à l’anglo-saxonne, ou que la laïcité stigmatise. Elle protège. Et je ne crois pas que la République soit responsable du terrorisme. Mais les progressistes doivent se retrouver.
 
Le 20 janvier, Donald Trump sera investi président des Etats-Unis. Vous inquiète-t-il ?
 
Les Etats-Unis sont un pays ami, un pays allié, mais qui doit assumer ses responsabilités de grande puissance. Cela n’a pas toujours été le cas ces dernières années, notamment en Syrie. Dans les prochains mois, il y a des dossiers qui mettront à l’épreuve la relation entre les Etats-Unis et l’Europe. L’accord issu de la COP21 doit être respecté, il en va de l’avenir de la planète. Et il faudra une taxe carbone européenne sur les importations américaines, s’il était remis en cause. Il y a aussi la négociation commerciale : l’Europe devra répondre avec fermeté à tout durcissement des Etats-Unis.
 
Il y a enfin le dossier du nucléaire iranien. Ne pas le respecter serait un vrai danger pour la stabilité dans la région. Ces derniers jours ont créé de la confusion autour de la relation entre les Etats-Unis, la Russie et l’Europe. L’Europe doit être forte et unie dans ce nouveau monde.
 
Condamnez-vous la « poutinophilie » de certains dirigeants français, comme Marine Le Pen et François Fillon ?
 
La Russie a eu le sentiment, depuis la dislocation de l’URSS, d’être écartée. Il ne faut pas humilier les grandes nations, car elles se réveillent toujours. Depuis cinq ans, les discussions entre la France et la Russie ont été constantes, sinon il n’y aurait pas eu les accords de Minsk, décisifs pour la stabilité à l’est de l’Europe. Mais il faut sortir de la crise ukrainienne, comme de l’occupation de la Crimée. On ne viole pas impunément les frontières.
 
En Syrie, l’alliance de la Russie avec les régimes de Damas et de Téhéran mènera à une impasse et à une confrontation avec le monde sunnite. Il faut une solution humanitaire et politique en Syrie.
 
Et puis je constate des tentatives d’influence de la Russie dans différents pays. Nous ne pourrons pas les accepter. Je suis toujours inquiet quand des grands responsables nationaux veulent aligner la France sur la position d’une grande puissance étrangère. La marque de la France, c’est l’indépendance. Vladimir Poutine, qui est un homme de rapports de force, doit le savoir. Je le lui rappellerai.

Entretien au journal Le Monde

MV-Alfortville

Le 26 janvier, et pour sa dernière réunion publique avant le deuxième tour des Primaires citoyennes ce dimanche 29 janvier, Manuel Valls était à Alfortville pour y rencontrer les français et leur présenter son projet. Une soirée mémorable, marquée par les mots et portée par les idées. 

MV-4e-debat

Un débat consistant et de bonne tenue a permis de distinguer avec précision les différences qui marquent les programmes des deux candidats en lice. Travail, laïcité, sécurité… Manuel Valls a exposé avec conviction sa vision de notre société, en conjuguant le cœur et la raison.