Tribune de Manuel Valls : Pour une société du travail

Le débat qui se noue aujourd'hui dans la primaire de la gauche est essentiel car il porte sur la conception que nous avons du progrès social et de la conquête de droits nouveaux.
 
Sur une telle question, il faut de la clarté.
 
Nous partageons tous la conviction que nous sommes en train de changer de monde.
 
Nous subissons les effets de la mondialisation, de l'arrivée massive des technologies numériques qui bouleversent tous les pans de notre économie.
 
Nous partageons tous, également, cette idée que ce nouveau monde exige de la part des États de construire de nouvelles réponses, d'adapter une protection sociale conçue initialement pour le plein emploi.
 
La société du XXIe siècle est celle de l’innovation, de la mobilité, mais aussi de ruptures et de transitions plus fréquentes. Nous devons changer pour mieux lutter contre la précarité et la peur du déclassement.
 
Ce qui devrait également nous réunir – c'est mon souhait –, c'est de reconnaître qu'au cours du quinquennat qui touche à son terme nous avons jeté les bases de réponses adaptées, audacieuses, porteuses de progrès.
C'est la prime d'activité, qui accompagne les transitions entre les minima sociaux et les périodes de travail. Elle encourage au travail pour qu'il soit toujours rémunérateur.
C'est le compte personnel d'activité qui permet à chacun de continuer à bénéficier de ses droits quelles que soient les ruptures ou les évolutions professionnelles.
C’est la reconnaissance de la pénibilité, qui est le premier pas d’une réforme fondamentale plus protectrice des travailleurs, et sur laquelle la droite souhaite revenir dès mai prochain.
C'est le plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté et pour l'inclusion sociale adopté en 2013, qui a permis une hausse de 10% du Revenu de solidarité active (RSA) en 5 ans.
 
C'est la protection universelle maladie, ou encore la généralisation progressive du tiers payant, un acquis fondamental qui, là encore, est menacé par la droite.
Autant de réformes que nous avons menées et qui sont l’honneur et la fierté de la gauche qui gouverne.
 
Je crois qu'il nous faut assumer clairement, dans ce débat devant les Français, nos désaccords.
 
Je pense notamment à la place que nous accordons au travail. C'est un vieux débat de notre famille politique ! Je suis convaincu que le travail gardera – et nous devons tout faire pour cela – une place centrale dans notre société. Faire en sorte que le plus grand nombre accède au travail, à un travail digne, rémunérateur, source de fierté et d'accomplissement de soi, d'émancipation, est une condition essentielle au maintien de notre pacte républicain. C’est un élément fondamental de la promesse républicaine, fondée sur l’espérance d’ascension sociale et la reconnaissance du mérite.
 
Je ne me résoudrai jamais à baisser les bras, à accepter que nous vivions avec ce chômage de masse en le compensant par des allocations, même si ces allocations peuvent être innovantes. Trop souvent, la gauche a compensé son manque d'audace et d'idées nouvelles par plus de dépenses, plus de taxes, plus d'allocations. Au moment où nos dépenses représentent 57% de notre richesse nationale, cette voie de la facilité n'est plus possible. Nous le savons. Et la gauche s'est trop souvent perdue, avec des engagements qu'elle savait ne jamais pouvoir tenir.
Je ne crois pas non plus – à la différence d'autres, qui se disent progressistes – à une mondialisation heureuse par nature, où les seuls mécanismes de marché permettraient une transition sans drame entre les millions d'emplois voués à disparaître et les métiers de demain. Il y a une exigence d'intervention publique, pour faire que cette transition ne soit pas porteuse de drames humains.
Certains, de plus en plus nombreux, me disent « je ne veux plus payer pour les autres, pour un système injuste ». D'autres se sentent de moins en moins aidés, protégés, encouragés. Je veux faire franchir à notre pays un nouveau cap. Refonder l'ensemble de notre protection sociale, avec pour socle le revenu décent, pour qu'elle soit à la fois adaptée aux réalités, mais aussi plus juste, plus protectrice, qu'elle aide chacun à mieux gérer les transitions dans sa vie.
Il n’y a pas de dignité individuelle, de capacité à agir sur sa propre vie, sans revenu minimum : c'est le sens du revenu décent.
 
Il s'agit clairement de se libérer de la logique stigmatisante des minima sociaux, car je sais que certains ne cherchent même pas à accéder aux aides auxquelles ils ont droit, par complexité, par crainte d'être pointés du doigt pour une situation dont ils ne sont pourtant pas responsables. Je veux donc instaurer un droit, pour tous ceux qui en ont besoin, à un revenu sur lequel chacun saura pouvoir compter en cas de coup dur. L’accès devra être aussi simple que de bénéficier d’allocations familiales lorsqu’on a des enfants ou du remboursement des soins lorsqu’on est malade.
 
Ce revenu décent – 800 à 850 euros mensuels – sera issu de la fusion des dix minimas sociaux, comme le proposait Christophe Sirugue dans un rapport remis en avril 2016, auxquels nous ajouterons les moyens pour réparer une profonde injustice qui aujourd’hui laisse les 18-25 ans à l’écart de la solidarité nationale. Pour les jeunes, la création d’une allocation d’autonomie sous condition de ressources représente un bouleversement profond de la pensée politique qui les a jusqu’alors réduits à un statut de dépendance à l’égard de leur famille. Le revenu décent – proposé également par la Fédération des acteurs de la solidarité (Fnars) et que défendait François Chérèque dans sa dernière note de la Fondation Terra Nova – est une nouvelle conquête qui s'inscrit dans la lignée de toutes les avancées sociales portées par la gauche depuis des décennies.
 
Mais, soyons lucides, la garantie d'un revenu en cas de besoin ne suffira pas à répondre à l'ampleur des défis auxquels sont confrontés nos concitoyens sur le marché du travail. Il faut une réponse bien plus ambitieuse et plus globale.
 
Je donnerai un seul exemple : pour lutter contre la hantise du chômage, du déclassement, de la disparition de certains métiers, nous devons redonner à chacun la capacité de faire des choix. Les changements de métier ne doivent plus être vécus comme des drames. C'est pour cela que tout notre système social et notre système de formation doivent être refondés, avec une obligation de résultat, pour former chacun tout au long de sa vie, et donner la priorité aux moins diplômés et aux chômeurs qui sont les grands oubliés du système actuel. Je veux que la France donne à chacun le droit à l'audace et à l'échec, quels que soient sa fonction, son statut, son parcours, et ses aspirations. C'est le sens du droit à la création d'entreprise que je veux instaurer, avec un prêt garanti par l'Etat, à taux zéro, pour libérer les initiatives.
 
Au-delà de ces exemples précis, je propose, autour du Compte personnel d'activité, de construire un nouveau pacte social clair avec tous les Français. Avec l'objectif que chacun soit aidé, que personne ne se sente lésé, mais que toujours le travail paie, que la redistribution soit plus juste, et que toutes les nouvelles formes d'activité soient reconnues.
 
Il s'agit, au fond, de renouer avec les principes fondamentaux du Conseil national de la résistance: égalité, universalité, justice, continuité, efficacité. La protection doit être insensible aux changements de statuts, cela veut dire les mêmes droits et devoirs pour tous en termes de chômage, de maladie, de retraite... Un même revenu du travail devrait apporter les mêmes droits, que l'on soit agriculteur, ouvrier, cadre, médecin, commerçant, ou avocat.
Construire cette nouvelle protection sociale plus adaptée à une société de la mobilité, plus protectrice et émancipatrice, c'est un chantier immense mais accessible. Les utopies ne m'effraient pas, mais je souhaite défendre des utopies concrètes !
 
Et je pense qu'il faut manier les utopies avec une grande lucidité. Car l'idéologie a parfois ses ruses... cela aussi c'est une leçon de l'histoire de la gauche. Oui, il y a une sorte de naïveté idéologique dans le fait de ne pas voir que le revenu universel pourrait être le cheval de Troie au service de tous les ennemis de la protection sociale. À l'heure où la droite de François Fillon assume sans complexe la violence de ses coups contre nos mécanismes de solidarité, ne faut-il pas s'interroger sur une idée que les théoriciens libéraux ont précisément développé en estimant qu'un jour elle pourrait remplacer tous les systèmes de protection existants.
 
Confortons notre protection sociale. Créons de nouvelles protections. Mais n'ouvrons pas la porte à ceux qui, demain, se saisiraient du revenu universel pour démanteler notre héritage!
 
La gauche, ma gauche, c'est le refus de se résigner, d'accepter la dualité du marché du travail, la précarité des jeunes et des moins jeunes, les tâches dégradantes et déshumanisantes, la marginalisation.
 
Ma gauche, c’est celle du dialogue social. Je proposerai, dès mon élection, la tenue d’une grande conférence sociale consacrée à l’emploi, au pouvoir d’achat (défiscalisation des heures supplémentaires, hausse des petites retraites, revenu décent), à la formation tout au long de la vie, à l’égalité salariale et de carrière entre les femmes et les hommes.
 
La gauche doit se saisir de la question du travail, de sa rémunération comme de son sens, et ne jamais capituler face au chômage de masse ou se résoudre à la dislocation des liens de solidarité.
 
La gauche, ma gauche, c'est l'audace, inventer la société de demain en regardant lucidement les défis colossaux de ce siècle naissant.
 
Manuel Valls
 
MV-Alfortville

Le 26 janvier, et pour sa dernière réunion publique avant le deuxième tour des Primaires citoyennes ce dimanche 29 janvier, Manuel Valls était à Alfortville pour y rencontrer les français et leur présenter son projet. Une soirée mémorable, marquée par les mots et portée par les idées. 

MV-4e-debat

Un débat consistant et de bonne tenue a permis de distinguer avec précision les différences qui marquent les programmes des deux candidats en lice. Travail, laïcité, sécurité… Manuel Valls a exposé avec conviction sa vision de notre société, en conjuguant le cœur et la raison.